Articles

Affichage des articles associés au libellé Au jour le jour

La boutique de la guerre de 14 à faire tourner.

Image
J'ai grandi, au milieu des années 70, dans une campagne française encore durablement marquée par le souvenir de l'hécatombe de 14. Bien sûr qu'à l'époque il restait de nombreux survivants mais quand vous vous déplaciez de village en village, ce qui vous frappait en premier lieu c'était la succession des monuments aux morts: chacun - même le plus petit village - s'était vu attribué sa propre stèle sculptée avec sa colonne interminable de victimes. Dans la grande moisson, personne n'avait été oublié. Un monument aux morts de la guerre de 14 quelque part en France Je sais bien qu'il y eut d'autres guerres affreusement meurtrières, sous tant de latitudes. Mais c'est celle-ci qui m'a le plus fait réfléchir. Peut-être parce que trois de mes grand-oncles y ont perdu la vie. Peut-être parce qu'un de mes arrière grand-pères a fait Verdun. Je me disais: ok ils sont partis la fleur au fusil en croyant ceci, cela... après tout,...

Proust et Frankenstein

Image
Le soir du dimanche 10 novembre 1912, Marcel Proust, qui va de déconvenue en déconvenue avec les éditeurs, écrit à Mme Straus : ' J'ai tellement l'impression qu'une œuvre est quelque chose qui sorti de nous-même, vaut cependant mieux que nous-même, que je trouve tout naturel de me démener pour elle, comme un père pour son enfant .' Marcel Proust n'a pas eu d'enfant, son grand livre fit toute sa progéniture. Je trouve touchante cette modestie qu'on sent chez lui, toujours, devant son œuvre. Marcel Proust au bord du Grand Canal, Venise printems 1900 Les hommes deviennent peu de choses devant leur œuvre dès lors qu'ils réussissent à extirper de leurs entrailles le meilleur de ce qu'ils ont senti - c'est paradoxal, mais le plus grand créateur, une fois son but atteint, se voit immédiatement condamné à rentrer dans l'ombre, à s'effacer devant la créature qui vient de sortir de lui: s'il a bien travaillé, tout de ...

Le ressort intérieur, contre le global warming

Image
Je viens de terminer 'Anna Karénine'. Dans mon exemplaire de la Pléïade, c'est 'Résurrection' qui lui fait suite. Dont je découvre, comme un électro-choc, les premières lignes dans la traduction d'Edouard Beaux: ' Les quelques centaines de milliers d'êtres humains qui s'étaient rassemblés sur cet espace étroit avaient beau mutiler la terre sur laquelle ils s'entassaient; ils avaient beau écraser ce sol sous des blocs de pierre afin que rien n'y pût germer, arracher toute herbe qui commençait à poindre, enfumer l'air de pétrole et de charbon, tailler les arbres, chasser bêtes et oiseaux, le printemps était toujours le printemps, même dans la ville. Le soleil était chaud. Vivifiée, l'herbe poussait et verdoyait partout où elle n'avait pas été raclée, non seulement sur les pelouses des boulevards, mais encore entre les pavés des rues; les bouleaux, peupliers, merisiers déployaient leurs feuilles parfumées et gluantes, les till...

Selon Hermann Hesse - 2020

Image
Rome, Trastevere, vicolo del Cedro « La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l’essai d’un chemin, l’esquisse d’un sentier. Personne n’est jamais parvenu à être entièrement lui-même, chacun, cependant, tend à le devenir, l’un dans l’obscurité, l’autre dans plus de lumière, chacun comme il peut. » Hermann Hesse J'aime ces mots de haute vue, qui respirent l'intelligence, la sagesse, mais aussi l'amour et l'indulgence pour nous autres frères humains. Qui faisons ce que nous pouvons. J'aime l'idée qu'ils figurent en exergue de cette nouvelle année 2020. Comme une devise, un chemin vers de hautes et sages résolutions. Meilleurs voeux pour 2020 à vous qui passez par là. Au hasard, ou bien guidé par une secrète fraternité.

L'écritoire rouge

Image
Il y a longtemps de cela, j'ai cherché à acheter un écritoire. Mon écritoire, et sa rouge simplicité Parce que le coeur me brûlait de pouvoir écrire en toute circonstance. Dans les positions les plus improbables - même au fond d'un lit ou allongé sur un canapé - l'écritoire promettait d'assurer à ma feuille de papier la rigidité nécessaire me permettant d'écrire. J'allais pouvoir écrire partout: grâce à lui, je ne serai plus du tout tributaire des aléatoires circonstances de la vie. Cette perspective me remplissait de joie car plus rien désormais ne m'empêcherait d'assouvir cette volonté farouche. Quand j'y repense, vingt ans après, je sens que bouillonnait au coeur de ces instants le meilleur de ce que je suis. S'il me fallait un écritoire, c'est aussi parce qu'à cette époque je découvrais qu'il existe de tristes chambres qui ne possèdent pas de bureau - comme il existe de lugubres maisons sans livres.  Je suis sûr que...

Hommage à Benoit Mandelbrot, l'escalier du diable et le chou romanesco

Image
Benoît Mandelbrot, mathématicien et père de la théorie des fractales, est mort il y a plus de neuf ans,  le jeudi 14 octobre 2010 à l’âge de 85 ans. L'ensemble de Mandelbrot En  guise d'hommage respectueux, lundi au tableau j'ai expliqué à mes élèves la structure topologique de l'ensemble triadique de Cantor. Compact, d'intérieur vide et pourtant non dénombrable. Les cinq premières étapes de la construction de l'ensemble triadique de Cantor Il aurait fallu leur parler de la fonction de Lebesgue construite sur l'ensemble triadique de Cantor qui fournit un contre-exemple attestant qu'une fonction presque partout dérivable n'est nullement nécessairement l'intégrale de sa dérivée, même si cette dernière est intégrable. Comme Alexandre Grothendieck,  Benoît Mandelbrot fut un prince de la dénomination; ainsi cette fonction de Lebesgue, l'appelait-il 'l'escalier du diable'; il suffit de regarder son graphe une seule...

L'approximation des nombres entiers

Image
Un souvenir vieux de dix ans qui me revient bizarrement. C'est l'après-midi d'un ancien jour perdu - peut-être un mercredi. Ma fille de six ans a caché des dessins dans sa chambre, mon fils et moi devons les retrouver. Le jeu est bien entamé et comme on a déjà mis la main sur pas mal de dessins je lui demande s'il en reste, si par hasard on ne les aurait pas tous déjà trouvés, elle a cette réponse: 'D'après mes calculs, il en reste encore à peu près trois!'. Quand on fait de longs calculs d'approximation en mathématique, c'est le plus souvent pour parvenir à approcher un nombre réel par un nombre plus simple - en général un nombre rationnel: on parle alors d'approximation diophantienne. Ce qui donne lieu à de puissants et magnifiques théorèmes qui, et cela ne trompe pas, sont dus aux plus grands mathématiciens: Liouville, Dirichlet, Thue, Siegel... Théorème de Liouville Quand on commence une phrase par l'expression 'd...

Les concours d'entrée aux grandes écoles et la tragédie de vieillir. Chacun son tour.

Image
Je m'aperçois aujourd'hui que je sais faire tous les problèmes qui furent, cette année, posés aux concours d'entrée aux grandes écoles. Je sais faire tous ces problèmes, et très bien, et dans les moindres détails. Je sais même répondre à la question 7 de la partie IV, celle qui ne fut traitée par aucun candidat, celle qui n'était même pas faite pour être abordée. Je vois où on veut en venir, les questions je les anticipe. A tel point que les problèmes me semblent cousus de fil blanc. Je les fais de A à Z sans aucune impasse, et je suis même capable d'apporter des précisions aux énoncés. Oui, je pourrai facilement les enrichir et ça me vaudrait à coup sûr un 20 sur 20. Et même plus que 20 sur 20. Vous vous rendez compte! Plus de 20 sur 20! Par exemple 23 ou 24 sur 20!  Oui, 23 ou 24 sur 20 aux deux épreuves de mathématiques du concours de l'X, avouez que ça aurait de la gueule! Avec des notes pareilles à l'écrit, j'irais passer les oraux, avec de l...

La tempête de la petite poussière

Assis sur une chaise, je vois une poussière avancer vers moi au ras du sol. Or il n'y a pas une pique de vent dans la maison, pas un courant d'air. Et pourtant, la poussière avance. Cela m'étonne. Alors je comprends - ce qui me déprime - que tout est question d'échelle. Que pour cette poussière, il règne au ras du sol un vent de tempête, un vent que je ne sens pas, mais le même style de vent qui, dans l'univers des hommes, arrache le toit des maisons et fait se dresser des vagues hautes comme les murs. Il y a toujours des tempêtes, au niveau des hommes ou des poussières. Les différences sont fallacieuses et tout est une question d'échelle. Désespérante constatation. C'est l'homme qui s'auto-frissonne en s'imaginant qu'il se passe des choses, celle-ci plutôt qu'une autre. Mais la vérité c'est que tout a lieu tout le temps, il suffit de se placer à la bonne l'échelle. Vanitas vanitatum et tout est égal à tout, et il ne nous reste ...

Saint-Simon, la cravache, l'océan... et la continuelle et cruelle défaite de tous les grands livres qui restent à lire

Image
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755) 'Ce même jour, 3 mai, sur les dix heures du soir, j'eus le malheur de perdre mon père. Il avait quatre-vingt-sept ans, et ne s'était jamais bien rétabli d'une grande maladie, qu'il avait eue à Blaye, il y avait deux ans. Depuis trois semaines il avait un peu de goutte. Ma mère, qui le voyait avancer en âge, lui proposa des arrangements domestiques qu'il fit en bon père, et elle songeait à le faire démettre en ma faveur de sa dignité de duc et pair. Il avait dîné avec de ses amis comme il avait toujours compagnie. Sur le soir il se remit au lit sans aucun mal ni accident, et pendant qu'on l'entretenait, il poussa tout à coup trois violents soupirs tout de suite. Il était mort qu'à peine s'écriait-on qu'il se trouvait mal: il n'y avait plus d'huile à la lampe.  J'en appris la triste nouvelle en revenant du coucher du roi, qui se purgeait le lendemain. La nuit fut donnée au...

Le haïku du 'jamais je n'en reviendrai'.

Jamais je n'en reviendrai que cela fût et qu'il en reste néanmoins si peu. J'ai bien dit ' néanmoins'.

Le roi est nu et il fait ce qu'il peut, sur le trapèze d'Alain Bashung et d'Albert Cohen

Image
Plus le temps passe, plus je me sens plein d'indulgence pour toutes les formes de superstition. Comment donc un homme en vient-il à se construire un tel petit système de protection personnelle qu'on nomme d'ordinaire 'superstition'? Pour tenter de répondre ( un peu ) à la question, je pense à toi mon frère qui est moi. Je t'imagine, seul sous la voûte du monde. Tu es là et il faut bien t'y faire. T'organiser d'une manière ou d'une autre. Quand l'homme voit trop bien la menace dans toute son étendue, et toutes ses conséquences, que lui reste-t-il donc? Et Dieu sait s'il y en a, au dessus de notre tête, de telles menaces. Rédhibitoires. Et que rien ne vient contrebalancer. Dans une telle situation, on peut quand même pas rester les bras croisés, sans espoir. La sagesse populaire le clame: on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Lourd de sombres sous-entendus, l'Evangile affirme 'Travaillez tant que vous...

Jacques Borel, le verbe 'tomber' restera éternellement transitif

Image
A la page 124 de 'L'Adoration', ouvrage de Jacques Borel qui obtint le prix Goncourt au titre de l'année 1965, je lis ceci: ' Je me suis souvent demandé pourquoi, malgré les objurgations, et l'ironie même, de ma tante Desvergnes, ma grand-mère s'était toujours refusée à laisser installer chez elle l'électricité, qui lui paraissait un mode d'éclairage si normal chez les autres; il me paraît évident aujourd'hui qu'il ne s'agissait nullement là d'un entêtement ou d'une manie de vieillard; mais, sans doute, en ne démordant pas de lampe à pétrole familière, ma grand-mère pensait-elle se montrer fidèle qu'il lui semblait qu'elle avait le devoir de perpétuer. ' J'aime ce genre d'absurde obstination. Dont je suis coutumier. J'aime le panache de l'homme qui accroché à l'épave en train de couler cherche encore à la retenir. J'ai la chance d'avoir un pays – quand on aspire à devenir écri...