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La boutique de la guerre de 14 à faire tourner.

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J'ai grandi, au milieu des années 70, dans une campagne française encore durablement marquée par le souvenir de l'hécatombe de 14.
Bien sûr qu'à l'époque il restait de nombreux survivants mais quand vous vous déplaciez de village en village, ce qui vous frappait en premier lieu c'était la succession des monuments aux morts: chacun - même le plus petit village - s'était vu attribué sa propre stèle sculptée avec sa colonne interminable de victimes. Dans la grande moisson, personne n'avait été oublié.
Je sais bien qu'il y eut d'autres guerres affreusement meurtrières, sous tant de latitudes. Mais c'est celle-ci qui m'a le plus fait réfléchir. Peut-être parce que trois de mes grand-oncles y ont perdu la vie. Peut-être parce qu'un de mes arrière grand-pères a fait Verdun.
Je me disais: ok ils sont partis la fleur au fusil en croyant ceci, cela... après tout, tout le monde peut se tromper, c'est normal, mais quand même... il est bien venu…

Proust et Frankenstein

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Le soir du dimanche 10 novembre 1912, Marcel Proust, qui va de déconvenue en déconvenue avec les éditeurs, écrit à Mme Straus : 'J'ai tellement l'impression qu'une œuvre est quelque chose qui sorti de nous-même, vaut cependant mieux que nous-même, que je trouve tout naturel de me démener pour elle, comme un père pour son enfant.' Marcel Proust n'a pas eu d'enfant, son grand livre fit toute sa progéniture. Je trouve touchante cette modestie qu'on sent chez lui, toujours, devant son œuvre.
Les hommes deviennent peu de choses devant leur œuvre dès lors qu'ils réussissent à extirper de leurs entrailles le meilleur de ce qu'ils ont senti - c'est paradoxal, mais le plus grand créateur, une fois son but atteint, se voit immédiatement condamné à rentrer dans l'ombre, à s'effacer devant la créature qui vient de sortir de lui: s'il a bien travaillé, tout de suite elle prend toute la place.
Marcel Proust a tout fait pour que sa créature soit plu…

Les grippes asiatiques, la quantité et la qualité.

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De tous les côtés, j'entends depuis quelques semaines revenir en boucle cette phrase choc: ' Nous vivons, à cause de cette épidémie du coronavirus, la plus grave crise sanitaire que le monde ait connu depuis cent ans' Or, cette assertion représente manifestement une contre-vérité. En 1957, la grippe de Hong-Kong a fait deux millions de morts, dont au minium 50000 morts en France ( et certainement plutôt 100000) En 1968, la grippe asiatique a fait au minimum un million de morts à travers la planète, dont 30000 en France. Nous nous situons, en ce qui concerne le coronavirus, encore bien loin de ces chiffres.
Pourtant cette phrase, indubitablement fausse, tourne sans interruption sur le net, à la télé, à la radio, dans les journaux. Elle constitue même le substrat fondamental, l'ultime justification à toutes les émissions spéciales, les numéros hors-série consacrés au sujet. Pourquoi se répand-elle ainsi? Vous me direz: ' C'est un détail! Le journaliste s'est laissé c…

Mondialisation et Coronavirus.

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La pandémie de coronavirus me pousse à m'interroger sur la nature ontologique de cette fameuse mondialisation.
A mes yeux, la mondialisation, c'est une sorte de mécanique des fluides généralisée, une mécanique des fluides dont on aurait libéré les chevaux. Pour parler prosaïquement, disons qu'on a ouvert toutes les vannes et qu'on fait en sorte qu'elles le soient le plus largement possible - l'OMC veille au grain. Pour instiller un maximum d'huile dans les rouages de la machine... Partout le maximum de tuyaux, de passerelles, de canaux... Ainsi partout ça bouge, partout ça coule, partout ça va d'un point à un autre, dans tous les sens, et il n'y a pas de limite... Plus de frontière, plus de barrière...
Aujourd'hui, il ne s'agit pas pour moi de parler d'écologie et je vous renvoie à mon article précédent sur le global warming pour la façon ( désastreuse à mes yeux) dont la mondialisation affecte la santé de notre planète. Oublions don…

Il faut absolument avoir un crayon à la main, George Steiner (1929-2020)

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On apprend aujourd'hui la mort de George Steiner à l'âge de 91 ans.



Je vous le dis: le monde est moins beau sans l'existence de George Steiner.


"Laure.Adler:Vous faisiez allusion tout à l’heure au futur incertain de la pratique de la lecture. Pensez-vous qu’un danger pèse sur l’avenir du livre et de la lecture ?

George Steiner: Il y aura toujours des lecteurs. Au Moyen Âge, pendant les invasions dites « barbares », il y avait le refuge des monastères, où l’on savait encore lire. Nous ne savons pas combien de moines pouvaient lire, mais en tout cas, il y en avait ; très peu en revanche pouvaient écrire, presque personne.Être lettré, néanmoins, est une condition fragile. Une condition dont la Renaissance, les Lumières et le XIXe siècle sont les hauts moments, les très riches heures. La bibliothèque privée – nous pensons à un Montaigne, à un Érasme ou à un Montesquieu – devient un luxe très rare. L’appartement moderne ne permet pas les grandes bibliothèques. C’est une e…

Le ressort intérieur, contre le global warming

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Je viens de terminer 'Anna Karénine'. Dans mon exemplaire de la Pléïade, c'est 'Résurrection' qui lui fait suite. Dont je découvre, comme un électro-choc, les premières lignes dans la traduction d'Edouard Beaux:
' Les quelques centaines de milliers d'êtres humains qui s'étaient rassemblés sur cet espace étroit avaient beau mutiler la terre sur laquelle ils s'entassaient; ils avaient beau écraser ce sol sous des blocs de pierre afin que rien n'y pût germer, arracher toute herbe qui commençait à poindre, enfumer l'air de pétrole et de charbon, tailler les arbres, chasser bêtes et oiseaux, le printemps était toujours le printemps, même dans la ville. Le soleil était chaud. Vivifiée, l'herbe poussait et verdoyait partout où elle n'avait pas été raclée, non seulement sur les pelouses des boulevards, mais encore entre les pavés des rues; les bouleaux, peupliers, merisiers déployaient leurs feuilles parfumées et gluantes, les tilleuls go…

L’expert littéraire auquel eut recours le père de Katherine Mansfield.

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Le père de Katherine Mansfield a accompli une brillante carrière de financier en Nouvelle-Zélande, gravissant au pas de course tous les échelons jusqu’à atteindre le poste éminemment prestigieux de président de la banque nationale du pays.
Au soir de son existence, couvert d’honneurs et de distinctions, il décida - comme il convient aux hommes d’une telle stature - d’écrire un récit de sa vie. Aussitôt sa décision prise, cet homme résolu se mit au travail d’arrache-pied, et son livre, à l’image de sa vie, commença à s’écrire en ligne droite, sans tergiversation. Seulement jusqu’à un certain point cependant. Car quelque chose l’ennuyait - petit caillou de scrupule agaçant coincé dans sa chaussure. A mesure qu’approchait le chapitre qu’il projetait de consacrer à l’étrange existence de sa fille Katherine, il sentait de curieux doutes envahir son esprit. Il ne comprenait pas bien.
Quoi ?
Tout sûrement.
Alors, finalement, pour rédiger ce fameux chapitre, le père de Katherine Mansfield - …